Le scepticisme fait partie intégrante de la démarche scientifique. Il arrive cependant que des consensus soient remis en question par d’éminents scientifiques explorant de nouveaux domaines et utilisant leur notoriété pour convaincre un public de novices. L’immense majorité de la population n’a pas les connaissances suffisantes pour distinguer l’honnête remise en question de l’éventuelle imposture contestataire. Quels éléments du discours des contradicteurs permettent de convaincre le public non averti ? Comment la polémique peut-elle être perçue comme une controverse scientifique ? Il ne s’agit pas ici de discuter des arguments mis en jeu, mais d’analyser la manière dont ils sont utilisés. Constater que la même rhétorique est employée par les contestataires, quel que soit le sujet concerné, permet d’aiguiser le regard critique sur le traitement médiatique des sciences. Ces analyses ne font qu’accroître la conviction qu’une éducation aux médias s’avère indispensable pour ne pas se perdre dans le brouillard des polémiques scientifiques.


Actuellement, deux contestations scientifiques retiennent l’attention : l’une porte sur les origines de l’Homme, et l’autre sur son devenir. La réfutation de la théorie de l’évolution et celle de la responsabilité anthropique dans les changements climatiques touchent aux interrogations les plus fondamentales de l’espèce humaine : « d’où venons nous et où allons nous ? ». Sans faire d’amalgame entre les motivations des créationnistes et celles des climato-sceptiques, force est de constater que l’analyse de leurs discours révèle de troublantes similitudes.

Les contestataires remettent en question les consensus en invoquant leur droit au doute. “Si le doute devenait interdit au pays de Descartes, nous changerions de régime politique” s’exclame Claude Allègre dans Le Monde en mai 2010. Le fait même qu’il y ait une « vérité officielle » est pour les contradicteurs une raison de méfiance : il y a forcément malhonnêteté ou incompétence des chercheurs impliqués. Le consensus devient ainsi l’expression d’une « pensée unique » à laquelle il faut s’opposer pour “être branché”. Le détail des théories scientifiques n’étant pas à la portée de tous, le public doit faire confiance à quelqu’un dans la confusion qui règne autour des controverses. C’est là que la figure du scientifique « à contre-courant » peut convaincre.

Les contestataires : « Galilée du troisième millénaire » ?

Pour valoriser leurs propos, les contestataires se comparent souvent à des « héros de la science »qui ont contribué à encenser la figure du « savant seul contre tous » dans l’inconscient collectif. Wegener, météorologue mort en expédition alors que son hypothèse de « dérive des continents » était réfutée par la majorité des géologues, avait lui-même été accusé de donner son avis hors de son champ disciplinaire, comme Claude Allègre ou Vincent Courtillot, le géophysicien associant le réchauffement climatique à une hausse de l’activité solaire. Galilée, qualifié d’hérétique pour sa défense de l’héliocentrisme au XVIIe siècle, est curieusement l’un des personnages auxquels les créationnistes se réfèrent volontiers pour donner du crédit à leur point de vue. Pourtant l’utilisation médiatique de ces « héros » devrait décrédibiliser les contestataires, car ils postulent que tout opposant à un consensus a forcément raison. Certes, la science n’est pas démocratique et la vérité ne dépend pas de l’avis de la majorité, mais donner systématiquement raison aux protestataires minoritaires n’a guère plus de sens.

Cependant, si les contestataires valorisent le doute, ils n’en sont pas moins persuadés que le consensus est faux et que leur version est vraie. Ainsi, ils utilisent toujours des temps de l’indicatif pour affirmer leurs certitudes, jamais le conditionnel. Christian Gérondeau, polytechnicien auteur de « CO2 le mythe planétaire » s’exprime ainsi dans Le Cri du contribuable, pour justifier sa prise de position contre la taxe carbone : « Il n’y a pas la moindre preuve que le CO2 ait une influence quelconque sur le climat, contrairement à ce qu’on entend absolument partout ».

 

 


De la même façon, le créationniste turque Harun Yahya assène sur son site : « L’examen des fossiles nous permet de voir que les êtres vivants sont exactement les mêmes que ce qu’ils étaient il y a des centaines de millions d’années. (…) Cela démontre un fait indiscutable : les êtres vivants ne naquirent pas suite aux processus imaginaires de l’évolution. »

Pour convaincre, les climato-sceptiques font même des prédictions, alors qu’ils reprochent cette démarche aux scientifiques en critiquant leurs modélisations. « Le problème du réchauffement climatique va se régler tout seul » assure Claude Allègre à l’Université d’été du MEDEF en septembre 2010. Ce qui équivaut à l’affirmation des créationnistes : « Bientôt la théorie de l’évolution s’effondrera ».

La science : à la fois arme et ennemie.

C’est alors que, pour étayer leurs propos, les contradicteurs noient leur public dans un vocabulaire scientifique de spécialiste qui impressionne et confère de la crédibilité : citer telle loi physique ou tel théorème, même incompris, est un gage de confiance. La présentation de nombreux graphiques dans les documentaires ou livres climato-sceptiques en est une autre illustration. L’important est que le contestataire ait l’air de savoir de quoi il parle.

Cependant, alors même qu’ils feignent de les utiliser pour argumenter leurs prises de position, les contestataires décrédibilisent la science et ses méthodes. Que ce soit en biologie ou en climatologie, ils rejettent en bloc des années de recherches pluridisciplinaires en faisant porter le consensus par quelques « amateurs » ou « militants ». Dans l’émission Bibliothèque Medicis sur Public Sénat en novembre 2009, Claude Allègre présente ainsi le GIEC comme une équipe constituée de « toujours les quinze mêmes types, dont trois fanatiques. »

De même, les vidéos créationnistes d’Harun Yahya circulant sur la toile n’hésitent pas à décrire Darwin comme : « un chercheur amateur dont les théories étaient (…) un mélange de suppositions et d’hypothèses issues de son imagination, (…) et qui n’ont été éprouvées par aucune recherche ou découverte scientifique ». Ainsi, les contestataires simplifient à l’extrême le cheminement ayant mené au consensus. Ils partent du principe que celui-ci se base sur une seule hypothèse ou un seul modèle qui s’avèrerait, d’après eux, actuellement faux : cela suffit à démonter rapidement toute la théorie. Dans cette démarche, les contestataires n’hésitent pas à utiliser les propres écrits de leurs adversaires en les retournant contre eux. Ils exploitent toute incertitude au profit de leur vision du monde. Ainsi, dans « L’origine des espèces », Darwin considérait comme un obstacle à sa théorie l’absence de découverte de formes intermédiaires entre les espèces fossiles et actuelles. Cet aveu est utilisé par les créationnistes pour prouver l’existence d’un créateur intelligent, sans considération pour les recherches réalisées depuis.

De la même manière, toute divergence mineure entre des climatologues est systématiquement exploitée par les climato-sceptiques pour démonter l’intégralité de la théorie du réchauffement global. Ainsi s’exprime le météorologue Richard Lindzen dans le documentaire de Martin Durkin « La grande arnaque du réchauffement climatique  » diffusé en 2007 sur Channel 4 : « il n’y a pas de consensus, les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux ». Les contestataires jouent d’ailleurs régulièrement sur l’ambiguïté du mot « théorie » : alors qu’en science ce mot désigne un modèle s’appuyant sur un ensemble de faits scientifiques démontrés, le langage courant y associe plutôt une idée d’incertitude et de spéculation.

Les contestataires s’attaquent donc aux sciences et disqualifient les institutions internationales comme le GIEC. Dénigrement des scientifiques, humiliations, remises en question ironiques de leurs compétences voire de leur niveau de connaissances sont légion. Dans son « Atlas de la création », Harun Yahya affirme ainsi : "Dans la mesure où le savoir scientifique et les moyens technologiques disponibles à l’époque étaient encore primaires, la pleine mesure du ridicule et de l’irréalisme des affirmations de Darwin ne put être pleinement saisie ».

Preuves scientifiques ou « démagogie flatteuse » ?

Pourtant, loin de la démarche scientifique, les contestataires font appel au bon sens pour convaincre leur public de novices. L’un des arguments du documentaire « La grande arnaque du réchauffement climatique » en est un exemple : « regardez comme le soleil est grand et l’humanité si minuscule, comment imaginer que les activités humaines puissent contrôler le climat ?  » Raccourcis, analogies… toute démarche simple qui s’appuie sur le vécu du public garantit son adhésion à la thèse contestataire. Ainsi, dans toutes ses allocutions publiques, Claude Allègre invite les spectateurs à mettre en doute le réchauffement climatique sous prétexte que l’hiver dernier a été rude et qu’il n’y a pas eu de canicule cet été. Cet amalgame entre deux disciplines manipulant des échelles de temps et d’espace différentes, la météorologie et la climatologie, ne peut que renforcer la confusion du public. Celui-ci est d’autant plus séduit que les propos des climato-sceptiques sont rassurants et déculpabilisants, à l’opposé du catastrophisme ambiant qui règne depuis que le consensus sur les changements climatiques a été adopté. Certains vont encore plus loin, ils font miroiter aux populations des jours meilleurs grâce au réchauffement, en évoquant un Groenland vert et la période prospère de l’Optimum climatique médiéval. Richard Lindzen promet « moins de tempêtes » et David Koch, milliardaire américain, voit même dans le réchauffement climatique une occasion inespérée de produire davantage de nourriture pour la population mondiale. Contraires aux perspectives alarmistes des « réchauffistes », ces prédictions relèvent de la « démagogie flatteuse » d’après des scientifiques signataires d’une tribune dans Le Monde en avril 2010.

Les contestataires : victimes d’un grand complot mondial ?

Puisque les évolutionnistes et les climato-convaincus semblent ne pas dire la vérité, comment leurs adversaires justifient-ils cette « malhonnêteté » des scientifiques ? Quel mobile attribuent-ils aux adhérents des consensus ? Créationnistes et climato-sceptiques s’accordent pour affirmer qu’il existe un complot mondial instrumentalisant la science à des fins matérialistes ou politiques. Théories de l’évolution et du réchauffement climatique ne seraient que le fruit de propagandes orchestrées par des groupes de pression influents : les climatologues auraient intérêt à créer la panique pour faire affluer les crédits de recherche et empêcher les progrès industriels des pays en voie de développement, tandis que les darwinistes lutteraient pour l’athéisation de la société. Ainsi, les contestataires assurent qu’ils sont censurés et victimes de menaces en raison de leur positionnement contre un consensus « dogmatique ». D’après eux, c’est justement parce qu’ils ont raison qu’on s’oppose aussi vivement à eux, et de nombreux scientifiques sont d’accord mais n’osent pas en parler publiquement. Nigel Calder, ancien journaliste scientifique américain, l’affirme dans « La grande arnaque du réchauffement climatique » : « le business du réchauffement global est devenu comme une religion, les gens en désaccord sont appelés hérétiques ». Ce documentaire proclame que le consensus sur le changement climatique est le résultat « d’une industrie mondiale de plusieurs milliards de dollars : créé par des écologistes fanatiques anti-industriels ; soutenus par des scientifiques colportant des histoires effrayantes pour récolter des fonds ; et consolidés par la complicité des politiciens et des médias ». Ainsi, d’après les contradicteurs, s’il n’y a aucune publication scientifique en accord avec leurs thèses, ce n’est pas parce que toutes les recherches convergent vers le consensus, mais parce qu’aucun crédit ne leur est accordé pour démontrer qu’il est faux. Ceci suggèrerait d’ailleurs que les recherches sont financées pour accréditer une vision ou une autre, ce qui remet en cause l’indépendance des scientifiques et décrédibilise encore la science.

De cette manière, les contestataires entretiennent l’amalgame entre la science et son utilisation en politique ou son interprétation sur le plan spirituel : la théorie du réchauffement climatique lié aux activités humaines est assimilée à une théorie écologiste, tandis qu’accepter l’intervention du hasard dans les processus évolutifs revient à affirmer que dieu n’existe pas. Ces confusions ne peuvent que renforcer l’adhésion à la contestation des anti-écologistes ou des croyants. Pourtant les partisans de l’Intelligent Design (dessein intelligent), nouveau courant créationniste, évitent soigneusement de parler de dieu pour se placer sur le terrain de la science. Ils jouent sur les mots, mais tout leur vocabulaire tend au religieux : le vivant est si complexe que seul un « designer intelligent » peut l’avoir conçu.

« Le poids des mots, le choc des images » : l’apanage des contestataires ?

Enfin, pour renforcer leurs propos, les contestataires manient un vocabulaire très connoté et dépréciatif à l’égard de leurs opposants : la défense du consensus relève de l’obscurantisme, du système mafieux, du totalitarisme voire du nazisme. Les écologistes sont qualifiés de « khmers verts  » ou de « prophètes de malheur » par Claude Allègre, qui parle de « terrorisme intellectuel interdisant aux hommes de science et de raison de faire entendre leur voix  » (dans un article du Point d’octobre 1996 en pleine controverse sur l’amiante).

Ainsi, les contradicteurs font appel à l’émotion plus qu’à la raison, technique classique de manipulation court-circuitant l’esprit critique des individus et implantant dans leur inconscient certaines peurs irrationnelles. Mais finalement, cette stratégie n’est-elle pas aussi utilisée par les écologistes ? Les scientifiques, ou plutôt ceux qui utilisent le fruit de leurs recherches (journalistes, militants, politiques), n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans l’adhésion du public aux thèses climato-sceptiques ? En abusant d’images chocs, d’approximations et de perspectives alarmistes, n’ont-ils pas « donné le bâton pour se faire battre » aux contestataires ? N’ont-ils pas eux aussi utilisé un vocabulaire connoté en traitant leurs opposants de « négationnistes » ou de « criminels climatiques » ? Une remise en question de l’utilisation médiatique de la science à des fins politiques n’est-elle pas nécessaire ?

La revue Nature, dans son éditorial du 10 mars 2010, a invité les scientifiques à considérer qu’ils étaient désormais engagés dans un « combat de rue » avec la communauté des contestataires du réchauffement global : “la confiance du public envers les scientifiques n’est pas seulement basée sur leur compétence, mais sur sa propre perception de leur objectivité et de leur ouverture”. Aux chercheurs et à ceux qui exploitent leurs données de s’en souvenir...

 

L’impact des contestations en chiffres.

Un impact plutôt limité du climato-scepticisme en France.

En 2010, malgré l’offensive climato-sceptique, 84% des Français affirment croire au réchauffement de la planète et 77% qu’il est scientifiquement prouvé. 69% des français sont même préoccupés par le changement climatique, alors que 33% pensent que les conséquences des activités humaines sur le réchauffement climatique sont exagérées. Source : Ipsos.

Aux Etats-Unis, les idées climato-sceptiques gagnent du terrain.

En 2010, 48% des Américains interrogés estiment que le changement climatique est généralement exagéré alors qu’ils n’étaient que 30% en 2006. 53% des personnes interrogées estiment que le changement climatique est une réalité (contre 65% en 2008), 50% pensent que les activités humaines en sont la cause (contre 58% en 2008) et surtout 52% affirment que les scientifiques sont globalement d’accord entre eux quant à la réalité du phénomène (contre 65% en 2008). Source : Gallup.

La théorie de Darwin a du mal à s’imposer aux Etats-Unis.

En 2009, seuls 39% des américains affirment croire à la théorie de l’évolution (ces opinions étant directement reliées au niveau d’éducation et à la pratique d’une religion). En réalité, si les américains sont interrogés plus subtilement sur les origines de l’Homme, ce sont 44% d’entre eux qui ont des idées créationnistes et 36% qui ont une vision proche de celle de l’Intelligent Design en 2008. En 2005, 76% des américains interrogés déclaraient qu’ils ne seraient pas choqués que le créationnisme soit enseigné dans les écoles américaines. Source : Gallup.

Le créationnisme fait son entrée dans les écoles françaises.

Malgré des programmes nationaux clairs et une vigilance accrue depuis l’envoi de “L’Atlas de la Création” d’Harun Yahya en 2007, l’Inspection générale de l’Education nationale rapporte en 2009 "des retours du terrain qui indiquent une montée du créationnisme en France”. Annie Mamecier, doyenne du groupe des Sciences de la Vie et de la Terre évalue entre 5 et 10% la proportion d’élèves qui expriment durant les cours ou sur leurs copies leur hostilité aux théories de Darwin. Elle précise que "les élèves qui manifestent le plus sont d’origine musulmane". Source : AFP.

 

Article publié le 18 octobre 2010 sur http://www.legrandpublic.fr dans le cadre du Master 2 de Communication scientifique de l'Université de Strasbourg.

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